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1927, 15 mois et demi

J’avais 9 mois lorsque ma mère me mit « en nourrice » à Revel-Tourdan (Isère) à 5 kilomètres de Beaurepaire, un charmant petit village perché sur une colline dominant toute la vallée de la Valloire, avec par beau temps une vue sur le Mont-Blanc.

La famille Bouvard où je venais d’atterrir était une famille pauvre. Mère Bouvard élevait six ou huit chèvres et faisait du bon fromage. Le père, lui, était journalier, il travaillait chez les uns et les autres, apte à un peu tous les travaux. En plus, il était tonnelier mais ce métier, dans cette région ne lui donnait que deux ou trois mois de travail.

Il y avait trois enfants ! Louis, Léa, Alice âgés de 12 à 16 ans à mon arrivée. Après son certificat d’études Primaires, Louis travailla chez le notaire Rosset-Bressan et suivit des cours par correspondance à l'Ecole Universelle. Il fit son régiment au Liban puis s’engagea dans l’aviation. Les deux filles restaient à la maison pour s’occuper des enfants en nourrice dont le nombre ne fit qu’augmenter. Il y eut : Martine, Maurice, Jean, Marcel, Monique et un autre enfant dont je ne me rappelle plus le nom ; vint aussi plus tard, Odette, la fille de Léa.


De gauche à droite :
Mère Bouvard (Marie), une soeur à Mme Bouvard,
Père Bouvard (Prosper), Léa, Alice
Les enfants : Monique, Marcel et moi.

La maison se composait d’une grande pièce en entrant par le haut. Sur la gauche, une chambre avec deux lits, celui du père Bouvard et celui de Louis. Derrière une petite alcôve qui plus tard sera réunie à la salle à manger, après avoir fait sauter le galandage. Un rideau cachera la séparation de la salle à magner, et l’emplacement deviendra une chambre à coucher avec un lit pour Alice et un berceau pour un enfant. Sur le côté droit, une nouvelle séparation par un rideau divisé en deux, cachant l’emplacement, il y avait un lit métallique où plus tard je dormais avec Jean.

Pour accéder à l’étage en dessous (l’atelier du père Bouvard), il y avait une trappe (le trappon : ouverture dans le plancher, pouvant s’ouvrir et se fermer) donnant accès à un escalier.

A mon arrivée chez mère Bouvard, on m’avait déposé sur une couverture à même le plancher, tandis que ma mère et mère Bouvard dissertaient dans la pièce à côté. Je ne sais combien de temps dura leur conversation mais à leur retour dans la pièce, mère Bouvard eut une grande frayeur car je m’étais déplacé et du bord de la trappe, je regardais dans le vide.
Mère Bouvard n’aurait jamais pensé qu’à neuf mois, je puisse me déplacer aussi aisément et en plus elle avait omis de fermer le trappon.

A cinq ans, je rentrais à l’ « Ecole de Garçons ». Un maître pour quarante et jusqu’à quarante-cinq élèves de cinq à quatorze ans. Cette école n’était pas l’endroit que j’affectionnais : je ne sais pourquoi le maître me tombait toujours dessus : Rivière ! mains pas propres ! Rivière ! cheveux pas peignés ! Il faut dire qu’un bon coup de tondeuse ne m’aurais pas fait de mal car j’avais la tête bien fournie et par dessus le marché une chevelure très frisée ! (mais le coiffeur coûtait trop cher à la mère nourrice). Avec ce maître, je devins le cancre de la classe. Par bonheur, un mouvement de personnel enseignant amena un nouveau maître à Revel, André Ripert, le frère de celui qui ne m’aimait pas ! Pour moi, ce fut un changement radical et en un an, je me trouvais le meilleur de ma division.

Revel, 8 ans

Pour la classe du « certif », j’étais troisième sur cinq et le plus jeune. Faible en orthographe, le maître n’osa pas demander une dispense à l’Inspection d’Académie (j’avais onze ans et demi) pour passer le certif. Les quatre autres camarades furent reçus au certificat d’études et moi je fis une année supplémentaire sans effort, toujours premier de la division. Je passais donc mon certificat à Beaurepaire, fin mai alors que le 8 mai j’avais fait ma Première Communion à Pisieu.


Pisieu, 1ère communion, 12 ans 1/2

Durant mon séjour à Revel, je vis souvent l’escadrille des cigognes (basée à Bron) venir faire ses entraînements sur Revel, la vallée de la Valloire jusqu'à Chambaran, Bouvard Louis qui était pilote de chasse, nous donnait une priorité pour ses acrobaties. A l’école, le maître était dans l’obligation de nous envoyer en récré, car la fête aérienne durait parfois plus d’une heure. Nous étions devenus des spécialistes des exercices exécutés : la ressource, la vrille, la feuille morte, la chandelle, etc… Une fois repéré, nous suivions dans le ciel, l’avion de Louis. En face de la maison Bouvard se trouvait une grande bâtisse que l’on appelait « le Château ». Le père Driez qui l’occupait nous fit visiter toutes les pièces dont un cachot et l’entrée d’un souterrain qui menait au château voisin « Barbarin » à deux kilomètres de Pisieu. Revel avec le « crotton » garde des ruines très anciennes et à l’extérieur du village certaines meurtrières.

Je ne voyais ma mère qu’une fois par an, en été. Cela ne me touchait pas beaucoup car chez mère Bouvard, nous étions tous dans la même situation : la mère de Monique ne venait presque jamais, la maman de Jean un peu plus souvent et son fils fit deux séjours à Revel, car elle se maria. Quant à Marcel, son séjour à Sathonay fut un calvaire ; il était battu pas un de ses frères. Léa alla une fois le chercher pour lui faire passer quelques jours à Revel. Au bout de deux ou trois jours, elle s’aperçut qu’il se plaignait et découvrit qu’il était plein de bleus. Sa mère vint le reprendre mais Marcel s’enfuit au « Château » (la maison en face) où il s’enferma protégé par le père Driez, et son chien un vrai tigre ; il l’appelait d’ailleurs Tigro. La mère de Marcel n’insista pas pour reprendre son fils, heureusement car la nourrice n’avait pas eu la bonne idée de faire constater les coups reçus par Marcel. Pour nous tous, la mère Bouvard, c’était « Maman » et le père Bouvard, c’était «Papa».

Après le certificat et les vacances scolaires, je repris des cours à l’école de Revel en attendant que ma mère prenne une décision au sujet de mes études. Finalement un jour du mois d’octobre ma grand-mère vint me chercher.
Publié dans : RIVIERE Maurice
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